Interview

Albert Médina : « Un patrimoine est en train de s’instaurer en France »

Retour sur un interview de l’ancien DTN Albert Médina, réalisée en juillet 2004, et dont les sujets collent parfaitement au présent du squash français. Propos recueillis par Claire GIRARDEAU - Article paru dans PLANETE SQUASH n°39, septembre/octobre 2004

Début juillet. Il pleut depuis trois jours sur Tours et Albert Médina est contrarié. Impossible pour lui d’aller au golf. Et ça, ce n’est pas une bonne nouvelle. « Je suis à la retraite depuis octobre 2002 et elle a été plus facile à vivre grâce au golf. Je joue très souvent, j’ai même un practice à la maison ! » L’ancien Directeur technique national (DTN) de la Fédération française de squash (de 1989 à 1996) s’est trouvé une nouvelle passion. Ca ne l’empêche pourtant pas de garder un œil sur son ancienne discipline ; discipline qui lui a tant donné et à laquelle il a pas mal donné aussi. « Grâce à mes bonnes relations avec les responsables des ligues et des clubs, je réussis à conserver un pied dans le squash, pour diriger un stage ou être juge-arbitre d’une compétition. J’ai compté, je passe 10 à 12 week-ends par an dans le monde du squash. Et je n’ai que les avantages ! Je côtoie les meilleurs joueurs nationaux et internationaux, sans aucune pression. » En plus de ces week-ends sportifs, Albert Médina est en train de rassembler et d’analyser des statistiques sur la carrière des joueurs, depuis 1980 et la naissance de la Fédération. « Sur vingt ans, on a un aperçu concret de l’évolution d’un joueur. Je considère ces données comme très importantes car sans l’historique des événements, on ne peut pas appréhender le futur. J’essaie de relever les points importants du squash, par olympiade. Ce n’est pas un projet facile car j’ai peur, inconsciemment, de ne pas être tout à fait objectif... »

De par son expérience et sa connaissance du squash, Albert Médina est l’interlocuteur idéal pour réaliser un bilan du squash français à l’aube d’une nouvelle olympiade.

Planète Squash : Depuis trois-quatre ans, nous pouvons parler d’une véritable embellie du squash français.

Albert Médina : Embellie, oui et non. Pour expliquer ces bons résultats, il faut tout d’abord cerner le processus d’apprentissage et d’évolution d’un joueur. Si on se base sur des faits réels, on remarque que le cursus d’apprentissage dure environ dix ans, avec la connaissance du sport, suivie de la confrontation au haut niveau national puis international chez les jeunes. Ensuite, le joueur arrive dans ce que j’appelle « la cour des grands », le plus haut niveau, où un deuxième processus se met en place, celui-là de maturation, qui dure lui aussi dix ans. A ce stade-là, le joueur devient senior pour atteindre son plus haut niveau à lui, son point P si on veut. En résumé, si un enfant commence à jouer à 10 ans, sa fin de carrière peut être programmée pour ses 30 ans. Cela peut paraître simpliste, mais ce sont des données vérifiables par rapport aux compétitions et carrières internationales sur vingt ans. Alors, bien sûr, certains facteurs peuvent ralentir ces processus comme la démotivation, les études, l’environnement du joueur, les blessures... ou au contraire les accélérer, comme la valeur de son environnement, l’adaptation au monde senior, le talent comme pour Peter Nicol ou Grégory Gaultier, la vie privée... Donc, les résultats de l’équipe de France et des joueurs tricolores depuis trois-quatre ans ne sont évidemment pas les fruits du hasard. C’est la conséquence d’un travail commencé il y a dix, douze et quinze ans. Par exemple, Renan Lavigne a été détecté par la Direction technique nationale avant mon arrivée, vers 1986-1987. Cela fait plus de quinze ans qu’il est entre les mains du système et le voilà maintenant dans les vingt meilleurs mondiaux. Les résultats sont bons, même extraordinaires, mais ils sont toujours dus au fait que des joueurs atteignent leur fameux point P. Et notre chance actuelle, en France, est que plusieurs membres de l’équipe, Thierry Lincou, Greg Gaultier et Renan Lavigne, arrivent à ce point au même moment.

Albert Médina

PS : On a rarement vu une équipe de France aussi performante.

AM : Oui, jamais une équipe de France n’a été aussi forte. Et la deuxième place aux championnats d’Europe ne change rien car on ne pouvait pas battre les Anglais en finale, on le savait avant, à moins d’une incroyable méforme de deux joueurs britanniques. Mais il est sûr que, quand on regarde la première page du classement PSA et qu’on voit autant de noms français, c’est un immense plaisir. Ces performances sont également à mettre sur le compte d’une certaine baisse de motivation de pays comme l’Allemagne, l’Irlande ou le Pays de Galles qui, pour des raisons économiques ou autres, ont lâché le haut niveau. Peut-être ces nations s’étaient-elles basées sur une équipe forte mais sans véritablement préparer l’avenir ? Ce qui ne peut pas arriver à des pays à grand patrimoine comme l’Angleterre, le Pakistan, l’Australie ou l’Egypte, où il y aura toujours des joueurs, toujours un vivier.

PS : La France aussi va être confrontée bientôt au problème de l’existence ou non d’un vivier.

AM : La France du squash va devoir se poser cette question très rapidement. Il est malheureux de voir que des joueurs continuent à jouer non pas parce qu’ils peuvent encore progresser, mais parce qu’il n’y a personne derrière... Il ne faut pas tout miser sur une équipe vieillissante. En tant que DTN, j’ai suivi deux équipes de France et en 1993, nous avions acquis notre premier podium européen, derrière l’Angleterre et l’Allemagne, avec une équipe mixte composée de deux « anciens » et deux jeunes. Et dès 1995, Thierry Lincou entrait en équipe de France lors des championnats du monde au Caire. Cela va faire dix ans qu’il est au plus haut niveau ! On peut vivre sur notre point P quelques années, mais il est nécessaire de préparer l’avenir et ce sera le travail de la Fédération, des entraîneurs et des joueurs. Un élément important de la pérennité de nos résultats est également la confrontation avec les meilleurs. Il vaut mieux avoir un mauvais entraîneur que de ne pas avoir de sparring-partners. Dans les années 1986-1987, un tas de joueurs internationaux sont venus en France apporter leur technique et leur science, ce qui a évidemment fait progresser le niveau français. Mais notre grande force a été aussi de pouvoir se passer de cet apport et de créer une « école française » maintenant copiée ! Aujourd’hui, il faut la pérenniser...

PS : Comment ?

AM : Une véritable politique de formation doit être mise en place. La première réelle, appelée « Horizon 2000 », a été instaurée en 1992-1993. Avec elle, les pôles espoirs ont remplacé les sport-études et le pôle France d’Aix-en-Provence, d’où sort Grégory Gaultier, a été créé. Nous devons également distinguer le nombre de la qualité. A la limite, la quantité de jeunes n’est pas importante, il faut axer nos actions sur la qualité. Nous n’avons pas assez de jeunes, comme en Angleterre ou au Pakistan, pour nous permettre de mettre des moyens sur un grand nombre d’où sortira, peut-être, un champion. Le squash français n’a pas assez de structures, de courts pour faire, passez-moi l’expression, du « social ». Pour le haut niveau, nous devons recentrer la détection.

PS : Vous relancez ici le problème des structures et des centres privés. 20 000 licenciés officiels à la Fédération, mais cinq voire dix fois plus de joueurs...

AM : Les structures privées sont notre base et nos partenaires, mais elles doivent avoir un retour sur investissement, puisque leur intérêt est financier. Dans ce système, il est impossible de faire connaître la discipline, de familiariser les jeunes. Je me souviens avoir dirigé un stage avec des professeurs d’EPS en Corse, dans le cadre de l’Education nationale. En un rien de temps, ils s’amusaient et ils ont découvert toute l’accessibilité de ce sport. Mais question : on pratique où ? Sur un court de squash, on ne peut faire que du squash. C’est un avantage et un inconvénient. Comme on a la chance et la malchance en France que ce soient des passionnés qui lancent trois courts. On ne peut pas, dans ces conditions, avoir un sport de masse. Et s’il n’y a pas de masse, c’est d’autant plus difficile de sortir des joueurs au plus haut niveau. Ce n’est pas grave de n’avoir pas des excellents résultats tous les ans, mais il ne faut pas vivre un trou de plusieurs saisons. Ce serait trop dommageable. Quant au problème des licences, je pense qu’il s’agit d’un aspect intéressant mais pas primordial du squash en France. C’est vrai qu’il est plus valorisant de dire : « J’ai un million de licenciés derrière moi » que « J’en ai 500 ». Et la Fédération cherche à tout prix à recenser les joueurs pour valoriser sa discipline et pour avoir des sous, ce qui est légitime. Mais encore une fois ce n’est pas le plus important. Ce qui l’est, c’est de savoir comment nous allons pouvoir accueillir 1 million de pratiquants, voire plus.

PS : Que proposez-vous pour cela ?

AM : Je me souviens avoir lancé un plan de développement en 1990 et c’est embêtant, car rien n’a changé depuis ou presque... Il faudrait aider les structures privées car elles seules peuvent sortir des joueurs, peut-être en essayant de passer la TVA de la location des courts à 5,5%. Un travail politique est à mettre en œuvre pour cela. Après, il y a toujours la question des courts municipaux, l’action auprès des municipalités...

PS : a présence d’un joueur comme Thierry Lincou est indéniablement un plus pour le squash. Pouviez-vous rêver mieux comme représentant ?

AM : Thierry est le représentant idéal du squash. Il a tout pour lui et pour être un emblème : il est beau, sympa et a des résultats. Comme je dis souvent pour rire : c’est dommage pour lui qu’il fasse du squash ! Si notre discipline était plus médiatisée, tout le monde se jetterait sur lui.

PS : Cette absence médiatique est-elle due seulement au fait que le squash n’est pas olympique ?

AM : Il n’y a qu’en France que le problème de l’olympisme se pose. Parce que si le squash devenait olympique, le ministère de la Jeunesse et des Sports donnerait plus de moyens, de cadres techniques et les gens seraient plus motivés... Je n’y crois pas. Un tas de sports olympiques ne sont pas médiatiques. Etre olympique, qu’est-ce que cela nous apportera ? Un article tous les quatre ans ? Non, il nous faut encore des résultats, une continuité de résultats, et après, les médias suivront... ou pas.

PS : En conclusion, comment voyez-vous l’avenir du squash en France ?

AM : Malgré tout ce que j’ai dit, je suis optimiste. Nous avons des résultats : pourquoi n’en aurions-nous plus ? Le squash français est en construction et les performances de Thierry, Greg et les autres apportent un plus à cette construction. Un patrimoine est en train de s’instaurer en France, l’avenir ne peut être que meilleur. Nous commençons à devenir une référence, à acquérir une légitimité internationale. Seulement, restons vigilants pour ne pas connaître de fluctuations de résultats trop grandes, pour ne pas gêner les progressions des joueurs, pour ne pas « manquer » des possibles espoirs. La famille du squash doit rester une famille unie et solidaire pour relever tous les défis qui sont devant elle.

Commentaires

6 Messages de forum

  1. 1. Albert Médina : « Un patrimoine est en train de s’instaurer en France »

    Suivant le squash français depuis de longues années je me surprends à rêver de monsieur Médina comme Président de la FFSquash. Lui aussi a tout pour lui : gentillesse, connaissance profonde du milieu, et assez peu d’ennemis(mis à part les crétins à la tête de la fédé). Voilà un job idéal pour un retraité. Les élections approchent, une campagne pro-Médina serait certainement une bonne initiative.

    par François Gauthier | 21 février 2008, 12:16
  2. 2. Albert Médina : « Un patrimoine est en train de s’instaurer en France »

    Ca c’est une idée qu’elle est très bonne !

    par Nico Barbeau | 21 février 2008, 12:42
  3. 3. Albert Médina : « Un patrimoine est en train de s’instaurer en France »

    Ce serait effectivement une personne consensuelle, compétente et un vrai passionné, ce qui nous changerait des autres...

    Allez Albert, tu y vas !?

    par Pierre-André Loaëc | 21 février 2008, 13:09
  4. 4. Albert Médina : « Un patrimoine est en train de s’instaurer en France »

    Moi aussi je soutiens la candidature d’Albert...

    par Carole / Marseille | 21 février 2008, 16:20
  5. 5. Albert Médina : « Un patrimoine est en train de s’instaurer en France »

    Que c’est agréable un homme passionné, qui aime le squash, qui connait parfaitement les acteurs, qui les respecte, qui a une vision claire du développement, comprenant notamment les clubs privés...

    C’est agréable, mais aussi douloureux, car ça nous ramène forcément à la réalité...

    Une prise de conscience est possible, c’est à chacun à son niveau, dans son asso, dans son club, dans sa ligue de se dire que ça peut changer, que les hommes peuvent changer, afin de revenir à une fédération qui fédère, qui développe, qui bichonne ses licenciés et ses bénévoles, qui bichonne ses clubs et assos...bref, qui bichonne ceux qui font le squash d’aujourd’hui et de demain.

    par Bénévole | 21 février 2008, 17:45
  6. 6. Albert Médina : « Un patrimoine est en train de s’instaurer en France »

    C’est clair que c’est pas Fontaine ou Biggio qu’on verrait s’exprimer comme ça....d’ailleurs ils parlent jamais !

    par VM | 21 février 2008, 20:45

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